Monde : Macron- Kagame, un rapprochement tactique

Tout s’explique dans la satisfaction des intérêts. Les moments où la perception de la communauté internationale d’un leader se transforme en une nouvelle configuration, souvent pour des raisons qui ne peuvent être entièrement expliquées.

Les décideurs/MCP/RFI

En Birmanie, Aung San Sui Kyi a atteint ce point de basculement pendant la crise des Rohingyas, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, subit la même transition depuis que la guerre a éclaté au Tigré, et le même processus est en cours.

Kagame joue carte sur table

Le président rwandais, a accueilli, jeudi passé, le président français, Emmanuel Macron, à Kigali, sa capitale impeccable à flanc de colline. La visite marque le point culminant d’une relation virile qui a vu les Français, autrefois partisans du prédécesseur de Kagame, Juvénal Habyarimana, faire un « mea culpa » public pour le soutien passé à un régime génocidaire, et le Front patriotique rwandais (FPR) dirigé par Kagame, qui a fait de son mieux pour éradiquer l’influence française après avoir pris le pouvoir, manifesté à nouveau de l’intérêt pour un partenariat avec la France.

Si cette pièce cynique de réconciliation est un hommage à l’habileté de Kagame à identifier de nouvelles sources de soutien chaque fois que les alliés traditionnels semblent se fatiguer, cela signale également sa prise de conscience embarrassée d’un tournant dans les relations internationales. Un dirigeant connu pour entretenir des rancunes tenaces et qui dresse le tapis rouge à la France, qui a jadis accusé son entourage d’avoir abattu l’avion du président Habyarimana, c’est qu’il sent qu’il ne peut plus compter sur les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres pays occidentaux dont l’aide a soutenu son gouvernement depuis 1994.

« L’étoile de Kagame a nettement décliné », a déclaré l’historien français Gérard Prunier. « Il y a dix ans, il était considéré comme un chevalier à l’armure étincelante, un jeune prodige réalisant des miracles de développement. Ce n’est plus le cas.

Une des raisons de ce changement est une campagne de plus en plus manifeste d’harcèlement, de détention, de torture et d’assassinat menée par ses services de renseignement depuis plus d’une décennie, qui a écrasé la liberté d’expression au Rwanda et poussé les dissidents à l’exil.

Le fait que bon nombre des cibles du régime ne soient pas des membres de la majorité hutue mais des tutsies de sa propre minorité – et dont beaucoup faisaient autrefois partie de son cercle d’hommes de confiance – n’est pas passé inaperçu en Occident. Malgré les meilleurs efforts de ses loyalistes, il est devenu de plus en plus difficile de dépeindre de manière convaincante ces « ennemis d’État » comme des extrémistes déterminés à mener à bien une campagne d’extermination de masse inachevée.

Deux cas en particulier ont aidé à changer la donne. L’un fut le traitement infligé à la famille de l’industriel tutsi et bailleur de fonds du FPR, Assinapol Rwigara, tué dans un accident de voiture suspect en 2015. Lorsque sa fille Diane Shima Rwigara a déclaré qu’elle se présenterait à l’élection présidentielle de 2017, elle n’a pas seulement été accusée de contrefaçon de son dossier de candidature – ce qui l’empêchait de se présenter – mais sa mère a été emprisonnée. L’hôtel de la famille a été rasé, ses actifs mis aux enchères.

L’autre fait fut la mort en détention en 2020 du chanteur chrétien Kizito Mihigo. Survivant du génocide tutsi, Kizito a été emprisonné après avoir appelé dans l’une de ses chansons, sortie à quelques mois des commémorations annuelles du génocide rwandais, d’embrasser les hutues victimes des massacres commis par le FPR – sujet tabou au Rwanda. Peu de Rwandais croient à l’explication officielle selon laquelle Kizito s’est suicidé dans sa cellule.

Les analystes disent que ces épisodes ont fait plus de tort à l’image du Rwanda que notamment le rôle du FPR dans les massacres des Hutus qui avaient fui en République Démocratique du Congo à la fin des années 1990 ; l’assassinat de son ancien chef des services de renseignement, Patrick Karegeya, retrouvé étranglé dans un hôtel sud-africain en 2014 ; ou ses tentatives répétées contre la vie du général Kayumba Nyamwasa, l’ancien chef des forces armées qui vit en exil.

« Vous pouvez tuer des centaines de milliers de personnes sans que cela n’ait beaucoup d’impact international, mais emprisonnez une mère âgée, et vous changez à jamais la façon dont vos alliés vous voient », a commenté Gérard Prunier.

Si « Rwigara » et « Kizito » ne sont guère connus en dehors du Rwanda, c’est Paul Rusesabagina, qui a inspiré le film Hôtel Rwanda, l’est. Sa déportation depuis le Texas en août dernier a été célébrée au Rwanda, avec Kagame gloussant à la télévision que l’opération qui l’a attiré vers un jet à Dubaï et l’a conduit à Kigali pour faire face à des accusations de terrorisme avait été « sans faille ». Mais en termes de réputation, l’opération pourrait bien s’être retournée contre lui.

« Beaucoup de sénateurs américains qui ne savaient qu’une chose du Rwanda – que cet homme était le Schindler africain – se sont mis à se demander qu’est-ce qui se passe finalement », a déclaré un diplomate européen.
Pendant des années, les experts occidentaux en charge du développement compensaient malaisément les révélations de disparitions et d’exécutions extrajudiciaires au Rwanda face à ses performances exceptionnelles en matière de croissance du PIB et des objectifs de développement durable. Mais cet accord semble de plus en plus bancal puisque les économistes commencent à s’interroger au sujet de la crédibilité des chiffres du Rwanda.

« Le pacte faustien que Kagame a conclu avec les donateurs – « oubliez mon comportement brutal et je vous donnerai un modèle africain de croissance économique » – s’est révélé être un fantasme », a déclaré l’ancien conseiller présidentiel David Himbara, exilé au Canada.
Le dernier ingrédient de ce recalibrage a été l’élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis. Une administration, dont la politique sur l’Afrique s’est résumée par le commentaire grossier de Donald Trump à « Pays de… », a maintenant été remplacée par une autre signalant son sérieux en matière de droits humains.

« Cela permet aux anciens du département d’État qui ont suivi le Rwanda pendant des décennies d’être à nouveau entendus », a commenté un diplomate européen. « Et ils ont beaucoup d’inquiétudes concernant Kagame. »

En février, les responsables rwandais participant à Genève à la session du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU sur la situation des droits de l’homme ont eu l’air déconcerté par la franchise des préoccupations en matière de droits humains exprimées par les délégués américains et britanniques. Kagame n’a pas été inclus parmi les cinq présidents africains invités au sommet sur le climat de Biden en avril, et le Rwanda a été contourné lors de la visite virtuelle du secrétaire d’État Anthony Blinken en Afrique.

Une grande partie de ce recalibrage peut être expliquée par le simple passage du temps. Paul Kagame est maintenant à la barre depuis 27 ans, et une telle longévité porte son propre message. Comme me l’a dit un responsable du développement : « Quiconque est au pouvoir depuis si longtemps, eh bien, vous devez le considérer comme un dictateur, pas vrai ? »

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